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L’intelligence territoriale a-t-elle un sexe ?

Entre les baisses de dotations, la loi NOTRe et les transferts de compétences, l'actualité des collectivités territoriales est pour le moins chargée. Pendant ce temps, l'égalité entre les femmes et les hommes, et la promotion de la diversité ne figurent toujours pas parmi les sujets prioritaires. Certains penseront qu'il s'agit encore de combats d'arrière-garde, et que les femmes en France, comme les personnes tentées de marginaliser cette question n'ont plus grand chose à obtenir puisque l'égalité en droit est acquise. Il y a toujours d'excellentes raisons à ne jamais prendre à bras le corps les questions de discriminations et d'inégalités entre les femmes et les hommes dans nos administrations. Pour certains, il s'agit, soit d'un faux problème, soit d'un problème mineur auquel on s'intéressera lorsque l'actualité territoriale nous le permettra, c'est à dire jamais... Pour d’autres, il s’agit même d’un problème résolu ! Et pourtant...

Rompre l'inertie

Les inégalités entre les femmes et les hommes au sein de la fonction publique territoriale constituent la première des discriminations, tout comme une mauvaise appréhension de la diversité au sein de nos organisations. Les discriminations concernent autant les femmes que les hommes et ce n'est pas un problème mineur... La diversité prend en compte, chacune et chacun d’entre nous, sans exclure : personnes en situation de handicap, jeunes, seniors, différentes cultures…

Nous ne pouvons pas nier l'existence d'un phénomène juste parce que chacune et chacun d'entre nous n'en aurait pas fait l'expérience personnellement !

Il faut l'avouer et le comprendre : parler d'égalité entre les femmes et les hommes, et d’insertion de tous les publics, peut susciter désintérêts ou inquiétudes, cristalliser des clivages archaïques, exalter certains conservatismes, entretenir de vains espoirs, flatter les suffisances de part et d'autre, ou, tout simplement, faire l'objet d'un consensus… mou... tout mou... qui finalement s'accommode de situations injustes, et finit par l'accepter !

Soit, les plus vilaines et autres inélégants d'entre nous, diront qu'il s'agit d'une énième poussée féministe..., que l'hystérie gagne qu'il faut raison garder, et que les politiques d’insertion ont fait leurs preuves dans les collectivités. À celles et ceux-là, essayons de rappeler calmement que les femmes représentent 61 % des effectifs de la fonction publique territoriale et occupent 28 % des emplois de Direction. À compétences et fonctions égales, les femmes dans la fonction publique territoriale gagnent en moyenne 10 % de moins que leurs homologues masculins. (source Ministère 2015).


Décrypter un paradoxe

Oui, l'égalité en droit est acquise pour les hommes, pour les femmes, mais qu’en est-il dans les faits, sur le terrain ? Comment peut-on passer d'une égalité sur le papier à une égalité réelle ? Comment pouvons-nous supprimer le hiatus entre les principes et la réalité ?

S'emparer de cette question dans nos collectivités n'a pas vocation à ériger les femmes contre les hommes, les jeunes contre les moins jeunes, une culture contre une autre, bien au contraire ! À y penser plus profondément, promouvoir l'égalité, réfléchir aux stéréotypes véhiculés au sein de nos administrations, examiner les responsabilités que nous avons, nous dirigeants territoriaux, dans la propre production des inégalités et des exclusions, nous fera progresser et identifier des leviers insoupçonnés de développement pour le service public. Le déni est contre-productif, et s'affranchir d'une réflexion sur nos pratiques, une erreur stratégique majeure !

Quels sont donc les freins invisibles, les mécanismes de reproduction des inégalités dans l'administration territoriale, qui sont si tenaces et si résistants ? Ou prennent-ils racine ? Quelles sont les règles à l'œuvre dans nos collectivités qui fournissent le terreau de ces inégalités ?

Les services publics qui dépendent de nos collectivités ont un rôle majeur à jouer : petite enfance, équipements de loisirs, transports, éclairage public, aménagement des horaires pour conjuguer au mieux vie privée et vie professionnelle, ...les axes de travail ne manquent pas pour favoriser des villes et administrations égalitaires. Dans nos pratiques quotidiennes, quelles actions pour favoriser un traitement égalitaire des rémunérations et des parcours professionnels ?

Après un demi-siècle de législations accumulées en faveur de l’égalité professionnelle, sommes-nous parvenus à un palier infranchissable ? Est-il impossible que les femmes trouvent une place au sommet des collectivités ? Qu’elles intègrent de nouveaux univers professionnels, que l’égalité des sexes au travail devienne une réalité concrète ? Car à chaque fois, il s’agit d’adapter les femmes à des organisations masculines et non de faire évoluer l’organisation pour qu’elle s’adapte aux femmes, c'est à dire à nous tous, en bonne intelligence.

Je suis naturellement imparfaite, limitée mais digne. L'Autre aussi (Gilles Delisle)

Eh bien non, les femmes ne sont pas là pour incarner, partout où elles vont, et dans tout ce qu'elles font, la féminité telle que la perception stéréotypée de leur genre le suppose. Non, elles ne sont pas là pour exercer le pouvoir autrement, ni pour transformer toutes seules les organisations, et combattre les discriminations et le sexisme, ce qui est aussi l'affaire des hommes.

Elles n'ont pas non plus à être meilleures que les hommes pour accéder aux mêmes responsabilités qu'eux, ou encore d'être parfaites en toute heure et en tout lieu pour se faire pardonner d'avoir de l'ambition.

Les femmes ont le droit, comme les hommes, d'avoir parfois des carences et de faire occasionnellement des erreurs. Oui, placer quelqu'un à une fonction élevée, c'est toujours prendre un risque, celui que cette personne ne soit pas à la hauteur, qu'elle ne soit pas à sa place, qu'elle ne réussisse pas la mission. Ce risque est le même, que l'on mise sur le potentiel d'un homme, ou d'une femme au moment de sa nomination.

L'échec n'est pas plus signifiant si c'est celui d'un homme ou celui d'une femme. L'échec d'une femme dans une situation donnée ne met pas en cause sa capacité à réussir dans d'autres situations. L'échec d'une femme en particulier ne met pas en cause la capacité des autres femmes à réussir. C'est cela que disait déjà il y a 40 ans des femmes de premier plan comme Françoise Giroud, et qu'il faut encore faire l'effort d'entendre et de comprendre aujourd'hui.

L'égalité d'accès des femmes et des hommes, aux responsabilités et aux instances de décision, est une question de principe. La conditionner à des exigences de compétences supérieures pour un genre est une injustice. C'est aussi un non-sens car c'est décourager des personnes de talent et se priver d'énergies dont le service public n'a pas le luxe de se passer aujourd'hui, compte tenu des enjeux à venir. Il nous reste à créer pour cela, femmes et hommes, des espaces de réflexion confrontants et bienveillants.

Nathalie BENARD, Conseillère Technique Nationale chargée de l'Egalité Femmes-Hommes, de la Lutte contre les discriminations et de la Diversité, SNDGCT